Tribune libre : Les Chroniques du Coeur / Le coeur de l’autre
Le saviez-vous ? Depuis la première tentative réalisée par le professeur sud-africain Christiaan Barnard, le 3 décembre 1967, la transplantation cardiaque a accompli des progrès considérables. Aujourd’hui, près de 500 patients français reçoivent chaque année une greffe du cœur avec succès, et ils sont plus de 3 500 à travers le monde. Ils seraient encore plus nombreux si la pénurie de donneurs compatibles ne limitait pas ces interventions.
Pourtant, dans certains pays, des croyances tenaces — comme celle de la “mémoire cellulaire” — freinent encore le don d’organes, malgré l’absence totale de fondement scientifique.
Une aventure médicale digne d’un roman
L’histoire de la greffe cardiaque est celle d’une conquête longue, risquée et parfois tragique. Pendant des décennies, des patients ont servi de cobayes avant que la technique ne soit réellement maîtrisée. Dès le début du XXᵉ siècle, le chirurgien français Alexis Carrel, prix Nobel de médecine en 1912, démontre que la greffe du cœur est techniquement possible. Mais un obstacle majeur demeure : le rejet du greffon.
Il faudra attendre les années 1960 pour que la recherche médicale franchisse un cap décisif. Le 3 décembre 1967, au Cap, Christiaan Barnard réalise la première greffe du cœur humain. Le patient survit 18 jours, un exploit pour l’époque. En France, plusieurs tentatives échouent, jusqu’au miracle d’Emmanuel Vitria, greffé à Marseille en 1968. Sans traitement antirejet efficace, il survit et mène une vie quasi normale, devenant le symbole vivant de cette prouesse médicale.
Avec l’arrivée des immunosuppresseurs, notamment la cyclosporine dans les années 1970, la greffe cardiaque entre dans une nouvelle ère. Un demi-siècle plus tard, elle est devenue une intervention courante, avec des taux de survie proches de 90 % à un an et une espérance de vie dépassant souvent dix ans.
Le coeur: simple organe ou siège de l’âme ?
Mais la greffe du cœur ne bouleverse pas seulement les corps. Elle interroge profondément les représentations humaines. Depuis l’Antiquité, le cœur est considéré comme le centre de l’âme, du courage et des émotions. Cette vision ancestrale resurgit chez certains greffés, convaincus d’avoir changé après l’opération : nouveaux goûts, nouvelles sensibilités, voire souvenirs inexpliqués.
Cette idée, appelée “mémoire cellulaire”, a été popularisée par des témoignages médiatisés, comme celui de la comédienne Charlotte Valandrey, affirmant que sa personnalité avait été modifiée après sa greffe. Si ces récits touchent le public, ils laissent les scientifiques sceptiques. Pour l’immense majorité d’entre eux, les cellules du cœur ne peuvent contenir les souvenirs ni la personnalité, qui relèvent exclusivement du cerveau.
La science, ici, se heurte à la poésie et au symbole. Et le doute, aussi irrationnel soit-il, persiste.
Peurs modernes, fake news et avenir du cœur
Ces croyances ont parfois des conséquences très concrètes. Aux États-Unis, les prisonniers condamnés à mort n’ont pas le droit de donner leurs organes, par crainte que ceux-ci ne transmettent une forme de “mauvaise influence”. En 2015, une affaire sensationnelle prétendant qu’un homme serait devenu tueur en série après avoir reçu le cœur d’un criminel fait le tour du monde. L’histoire s’avérera totalement fausse : une fake news.
Malgré cela, la méfiance demeure. Le cœur reste chargé d’une symbolique si puissante qu’elle dépasse parfois les faits scientifiques. Pourtant, la médecine continue d’avancer. Les premiers cœurs artificiels, testés depuis 2013, ouvrent une nouvelle voie : celle d’un cœur sans passé, sans mémoire, sans mythe.
Peut-être est-ce là la dernière étape de cette extraordinaire aventure humaine : faire battre un cœur, non plus chargé d’âme ou de souvenirs, mais uniquement dédié à une chose essentielle — la vie.
Par Thibaut Antoine-Pollet, Président de Locacoeur
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